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ZERUYA SHALEV Ce qui reste de nos vies Prix Femina 2014

 

Zeruya Shalev

 

Zeruya Shalev

Ce qui reste de nos vies roman

traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

Gallimard 2014

Prix Fémina étranger 2014

 

 

Le titre du dernier roman de l’auteure israélienne Zeruya Shalev Ce qui reste de nos vies s’entend d’abord comme une question sur ce que nous laisserons derrière nous à notre mort. Quelles traces nous survivront ? Il s’avère très vite que la véritable interrogation porte ailleurs. Elle concerne la part qui nous reste à vivre à l’approche de la mort, la nôtre ou de celle d’un être proche. Zeruya Shalev nous raconte une histoire de passages difficiles ; ils se déclinent chacun à leur manière, selon les protagonistes du livre, Hemda, une vieille femme en train de mourir, ses deux enfants, Dina, sa fille de quarante-cinq ans, et Avner, son fils un peu plus jeune. Nous les suivons dans leur monologue intérieur, au fil de leurs pensées, flux incessant où se mêlent souvenirs, fantasmes et perceptions.

Hemda Horowitch est clouée sur son lit, en proie à un semi-sommeil devenu chronique, elle sait que sa mort ne va plus tarder. Un amer constat s’impose, ses enfants lui portent peu d’amour ; gestionnaires consciencieux de sa fin de vie, ils lui assurent la présence d’une aide soignante mais sa parole ne les intéresse plus. Cette froideur est dans l’ordre des choses. N’a-t-elle pas été une mère catastrophique, elle qui a privilégié son fils chéri au détriment de sa fille ? Abandonné l’une et étouffé l’autre ? A-t-elle vraiment regretté son anxieux mari lorsqu’il est mort ? Ses derniers instants s’annoncent et elle se découvre peu aimante envers ses enfants.

La vieille femme sait pourtant que mourir est le dernier acte vivant qu’elle doit accomplir,«pour mourir aussi il faut un minimum d’amour » écrit l’auteure. Hemda sent que c’est seulement si elle aime suffisamment et si elle est aimée qu’elle pourra mourir ; elle va alors chercher du côté de ses origines, et c’est en réactivant l’austère kibboutz où elle a grandi, l’amour d’un père doublé de cruautés et d’exigences implacables, l’absence gigantesque de sa mère, qu’elle finira par retrouver aussi ce que fut sa tendresse pour ses enfants.

Le coup de force du livre est de nous montrer Dina et Avner consciemment peu touchés par l’agonie de leur mère et de nous rendre tangibles les effets inconscients que l’événement suscite au-delà de leur vécu immédiat. Cette fin annoncée renouvelle de façon radicale la donne de leur existence : que vont-ils faire du temps qui leur reste à vivre, eux qui sont au milieu de leur vie ?

Barthes a commenté le premier vers du Chant I de l’Enfer de Dante « Au milieu du chemin de notre vie » comme ce qui désigne un point sémantique, plus qu’arithmétique, celui de l’instant parfois tardif où survient dans notre vie l’appel d’un nouveau sens, le désir de rompre et d’inaugurer. L’auteure nous montre Dina et Avner se confronter à ce désir de mutation scandé de secousses. Leur vie se renouvelle d’abord par la mise en crise de leurs couples.

Avner sait qu’il n’a jamais vraiment aimé sa première petite amie, trop tôt enceinte, trop vite épousée ; devenue amère elle passe son temps à l’humilier. Dina tient toujours à Amos mais il est distant et surtout elle souffre de l’éloignement de leur fille qui traverse l’adolescence ; elle n’a plus l’âge d’une seconde grossesse, il est trop tard pense-t-elle pour un deuxième enfant. Alors qu’elle n’attend consciemment rien de sa mère c’est pourtant à elle qu’elle va dire ce désir d’enfant. Hemda émerge un instant de sa confusion pour lui donner une parole qui se révélera fondatrice : « trouve-toi un enfant ! » Dès lors Dina décide d’adopter un enfant, en dépit de l’opposition d’Amos, quitte à risquer la vie de son couple.

Avner s’interroge aussi sur le sens de son travail, lui l’avocat des Bédouins et des Arabes, l’homme des causes perdues, il ne sait plus ce qu’il fait avec sa femme ni ce qu’il fait dans ce pays, cette mère patrie qui a des airs de mère blafarde, dans un État qui s’appuie sur tant de morts. Contre toute espérance en sa mère asphyxiante c’est pourtant chez elle qu’il va puiser de nouvelles forces lorsqu’il quitte le domicile conjugal. Dina et Avner renouent leur lien fraternel mis à mal au fil des ans, ils quitteront la maison de leur enfance, prêts à donner leur chance à d’autres amours.

L’auteure n’idéalise pas les liens familiaux, elle nous les montre pour ce qu’ils sont : toxiques, arbitraires, injustes, source de toutes les rivalités et de toutes les tensions, mêlant la haine à l’amour. Ils s’avèrent pourtant être les points d’origine par lesquels il faut repasser pour vivre, auxquels nous devons retourner pour trouver de l’ailleurs.

Avec ce livre âpre et vivant, terrible et tendre, battant au rythme des pulsations de l’inconscient, Zeyula Shalev nous donne un des plus beaux romans de cette rentrée littéraire.

Fabienne Biegelmann

Ce texte a été publié sur le site Œdipe dans la rubrique Loisirs et Cie, Littérature