par Fabienne | 0 comment

SALMAN RUSHDIE Patries imaginaires Gallimard

LE MONDE SELON RUSHDIE : LA PIECE AUX VOIX

 

SALMAN RUSHDIE

Patries imaginaires[1]

 Salman Rushdie 1994- 2012-: tant d’années après avoir publié cet article dans le premier numéro de la revue Che vuoi ? je le relis et j’y découvre le propos de Salman Rushdie toujours actuel, tant dans son refus du terrorisme de l’interdit de penser que de la place de la littérature qu’il a su nommer.

 

Bien souvent nous sommes déçus lorsqu’un écrivain parle de ses livres, ou lorsqu’il s’exprime sur des questions d’ordre politique ou philosophique. Nous éprouvons le sentiment que sa parole est en-deçà de son œuvre. Le dernier livre de Salman Rushdie, Patries imaginaires, nous donne la chance de faire l’expérience inverse. Ce livre regroupe des articles écrits et publiés dans la presse britannique entre 1981 et 1991 et traite de questions d’une grande diversité : Critiques littéraires, mais aussi analyses de situations politiques et réflexions de Rushdie sur deux de ses romans, Les enfants de minuit, et Les versets sataniques.

Si nous avons la même joie à lire ce texte qu’à lire ses romans, cela tient sans doute à ce que nous retrouvons ce que nous avons toujours aimé chez l’écrivain ; et pour commencer, ce que l’on pourrait appeler le style Rushdie, celui d’une prolixité heureuse, d’une exubérance généreuse. Quand Rushdie nous parle de littérature, il commence par Gunther Grass et Italo Calvino, passe par Nadine Gordimer et Anita Desaï, et n’oublie ni Saul Bellow, ni V.S. Naipaul. Il nous ouvre un monde qui ignore les frontières, des zones de langues plurielles. Si à aucun moment Rushdie ne bascule dans la logorrhée d’un discours vide qui aurait son mot à dire sur tout, c’est que le style Rushdie c’est aussi une manière de peser : radicale, cruelle, drôle, tendre et sans illusions, infiniment têtue. Que ce soit dans les récits les plus extravagants de ses fictions ou dans ses articles les plus hétéroclites, Rushdie tient fermement quelques filons conceptuels avec lesquels il invente des romans et réfléchit sur le monde.

Rushdie accueille l’abondance littéraire des écrivains  du monde entier en critique aimant, exigeant et chaleureux, avec un bonheur de lecteur qui marque, semble –t-il, la richesse positive du monde et des forces de vie. Mais les articles politiques, s’ils témoignent du même foisonnement hétérogène, nous renvoient à une réalité plus sombre : que Rushdie s’interroge sur  l’état d’urgence instauré par Indira Gandhi ou sur « un incendie sans importance » à Londres où  moururent asphyxiés une cuisinière originaire du Bangladesh et ses deux enfants, ici c’est le négatif du réel qu’il met en avant.

Cette coexistence de la joie, de l’amour et de la douleur sont aussi présents dans ses romans. Cette présence antinomique des contraires, est inscrite dans le style même de Rushdie, dans son écriture paradoxale ; l’écrivain s’en explique : « Dans Les enfants de minuit, écrit-il, le récit vomit constamment de nouvelles histoires, il grouille d’histoires. Ce que j’ai essayé de faire c’est de créer une tension entre la forme et le contenu du récit. L’histoire de Salem le conduit effectivement au désespoir. Mais cette histoire est racontée de façon à faire écho, autant que j’en suis capable, au talent indien pour la régénération permanente ».[2] Rushdie se tient sur le fil du rasoir ; par cette antinomie entre le fond et la forme, comme par son humour à la fois gai et féroce, il marque la précarité et la force des liens entre les pulsions de vie et la pulsion de mort.

Rushdie privilégie deux figures du négatif, celle de la perte et celle de la censure, et il marque du même coup deux vocations essentielles de l’écriture selon lui : la reconstruction du passé qui est aussi l’invention de mondes pluriels, et la négation des démentis que sont les discours officiels des politiques.

Dans Patries imaginaires, il retrace la genèse de ses Enfants de minuit à travers l’expérience de la perte de son passé. A l’origine du roman, il y a l’expérience de la désillusion. De retour à Bombay, l’écrivain découvre qu’il ne retrouvera jamais la ville perdu de son enfance, pas plus qu’il ne pourra réaliser son vœu à l’origine proustien : inscrire dans un livre le temps retrouvé de son passé. Mais, et c’est ici sa force, le romancier transforme les pertes en dons par la grâce de l’écriture. Au négatif de ce qui a été perdu il oppose  la fécondité de ce qui peut être reconstruit, réinventé, écrit : «  Nous ne serons plus capable de reconquérir précisément ce qui a été perdu. Nous créerons des fictions, non pas des villes ou des villages réels, mais des patries imaginaires, des Indes de l’esprit. »[3] Aucune nostalgie chez Rushdie, ce qu’il aime, ce qui l’intéresse, c’est le processus de reconstruction des « fragments perdus », l’écriture dans sa possibilité à réinventer, allant jusqu’à tronquer délibérément la réalité pour en dire la vérité ;  Réinventer le passé et donner vie à des mondes différents, chaque écrivain avec le regard qui est le sien, chacun en suivant la tonalité de sa voix, c’est sans doute ce qui fait que Rushdie aime écrire, et aussi qu’il soit un surprenant lecteur des livres des autres ; Dans Patries imaginaires, nous découvrons en Rushdie un lecteur boulimique, avide, heureux, sans complaisance mais toujours généreux jusque dans ses critiques. Ce qu’il aime, c’est ce qu’on appelle platement la spécificité des styles, et qu’il préfère nommer la pluralité des voix. A en croire Rushdie, les livres sont comme les empreintes digitales de nos mains : différents, uniques.

La place de l’émigré est centrale dans tous les livres de Rushdie. Omniprésente dans le choix de ses personnages- tous des bâtards, musulmans, britanniques, juive anglaise, exilée de Bombay au Pakistan, l’émigré est celui qui ressent, de  manière plus aiguë et plus douloureuse que d’autres, la perte de son passé, de sa langue, du lieu à la fois mythique et réel, où il est né.

Les versets sataniques mettent en scène deux êtres en proie au conflit entre la volonté de partir et le désir de retourner vers ces espaces matériels et psychiques que sont nos patries imaginaires. Gibreel et Saladin Chamcha oscillent entre le désir de rompre avec la fois de leurs pères et la culpabilité liée à ces abandons ; Si Saladin traverse l’océan de ses doutes et retrouve l’amour de la vie après un périple mouvementé, Gibreel échoue : et c’est un des côtés poignants du roman que l’histoire de cet homme,  Gibreel, qui ne pouvant survivre à la perte de sa foi, bascule dans le délire et se condamne à mort par un suicide.

Mais le coup de génie de Rushdie c’est de faire de l’émigré la métaphore par excellence du genre humain : «  On peut soutenir que le passé est un pays d’où nous avons tous émigré, que sa perte fait partie de notre humanité commune ». Pour renaître il faut d’abord mourir, chantait Gibreel à la première ligne des Versets. Ceci est vrai pour chacun d’entre nous, les divans s’en souviennent et les romans aussi. Ainsi Rushdie instaure-t-il la perte de l’enfance et des  origines en condition universelle des humains. Vivre en humains, c’est vivre en immigrés, traverser des frontières. La création littéraire est une des chances que nous pouvons prendre d’élaborer nos deuils, d’inscrire ce qui a été perdu dans une dynamique de métamorphoses.

Difficiles pour tous, ces réorientations positives se révèlent parfois impossibles. Certes, si métaphoriquement nous sommes tous des immigrés, les immigrés sont des personnes vivantes et non de métaphores ; Ainsi que ce soit dans l’Angleterre de Thatcher dont nous parle Rushdie, ou bien en d’autres lieux, quand des immigrés brûlent dans des «  incendies sans importance », le réel oppose une fin de non recevoir aux reconversions heureuses. Bien avant que ce que nous avons pris la triste habitude d’appeler « l’affaire Rushdie », bien avant de devenir un « cas » par la banalisation de nos nominations pleines de bonne volonté, mais un peu féroces, Rushdie a toujours été un écrivain qui s’est battu contre la censure. La censure dont il nous parle est celle du terrorisme politique ; elle est la négativité absolue, au sens de ce qui détruit. Si ce que l’écriture met en œuvre peut rappeler ce que Hegel nommait « le travail du négatif », en transformant des pertes en expériences de vie, la censure s’en prend, elle, aux racines de la vie. Elle massacre les corps et interdit les paroles et les écrits. Rushdie a toujours dénoncé d’un même geste la censure du verbe et l’extermination des personnes. C’est en 1983 qu’il écrivait : «  Au Pakistan la censure est partout. Pendant le génocide perpétué au Baloutchistan par M. Bhutto, la presse est restée silencieuse ; Ceux qui mouraient mouraient de mort non officielle. Ils ont dû être soulagés d’apprendre que la vérité d’Etat les déclarait vivants ».[4]L’état d’urgence déclaré par Indira Gandhi est du même ordre : meurtres et mensonges. Les massacres accomplis, « elle dit au monde que toutes ces histoires horribles de l’état d’urgence étaient pure invention ; et le monde la laissa repartir avec son mensonge »[5], à commencer par le monde occidental. Quant à l’Angleterre, si elle n’est selon les termes de Rushdie en 1982, ni l’Afrique du Sud, ni le troisième Reich, elle est pourtant aussi un mensonge : celui de la fabulation d’un pays libre et tolérant, quand « dans les rues du nouvel Empire britannique on agresse des femmes de couleur ».[6]

Baal le poète des Versets sataniques est condamné à mort. Par ses livres comme par sa vie, Rushdie nous montre le lien inéluctable entre ce que Freud appelait « l’interdit de penser » et l’interdit d’exister.

Patries imaginaires s’achève sur une belle métaphore. Rushdie nous demande d’imaginer une grande maison ; Un jour nous découvrons dans la maison une pièce qui ne paie pas de mine, « la pièce est vide mais on y entend des voix..Les voix parlent de la maison, de tous ceux qui s’y trouvent, de tout ce qui s’y passe, qui s’y est passé et qui pourra s’y passer ». Et puis, il nous dit d’imaginer que nous nous réveillons un matin et que la pièce aux voix a disparu. Nous constatons aussi que la maison n’a pas de sortie. « Dans toute société, écrit Rushdie, la littérature est le seul endroit où dans le secret de notre tête nous pouvons entendre des voix qui parlent de tout, de toutes les façons possibles. Tous nous avons besoin de cette petite pièce qui ne paie pas de mine ».[7]

Ainsi, nous autres les analystes, qui écoutons aussi des voix dans des petites pièces qui ne paient pas de mine, nous avons bien de la chance que Salman Rushdie continue à se battre pour nous rappeler que ‘ dans le monde partout où l’on a fermé la pièce aux voix, les murs se sont effondrés ».


[1] Ed. Christian Bourgois, Paris, 1993

[2] In Patries imaginaires, p. 27

[3] Ibid. , p.21

[4] Ibid., « Censure » p. 51

[5] Ibid., « Dynastie », p. 65

[6] Ibid., « Le nouvel Empire à l’intérieur de la Grande-Bretagne », p., 149

[7] Ibid., « N’y a –t-il rien de sacré ? », p. 456