par Fabienne | 0 comment

LOUISE LAMBRICHS Le livre de Pierre Psychisme et cancer

NAISSANCE D’UN LIVRE

En décembre 1994 l’écrivain Louis L. Lambrichs rencontre le  psychanalyste Pierre Cazenave. 

Au fil des jours ils se retrouvent, se parlent.[1]Curieuse, attentive, Louise interroge Pierre sur tout: son enfance , son travail d’analyste, ses amours pour la peinture, les femmes, les livres. Ils parlent de la vie. Ils parlent aussi de la maladie et de la mort, de la maladie de la vie. Cancéreux depuis quinze ans, Pierre  Cazenave a fait de cette part de mort en lui une force de vie: il a consacré une part de sa pratique d’analyste à des patients cancéreux, et a élaboré une réflexion sur les liens entre la vie psychique et le cancer. Il souhaite fonder avec quelques proches, la psychanalyste Françoise Bessis, le cancérologue Pierre  Baldeyrou et quelques autres, un centre « Psychisme et cancer ».

De ces rendez- vous de paroles naît un livre écrit par Louise L. Lambrichs, Le livre de Pierre,psychisme et cancer: Louise L. Lambrichs y transcrit l’essentiel de leurs entretiens. le texte achevé est revu par Pierre  Cazenave en Juin 1995, il meurt en Juillet de la même année. Pierre Cazenave  concevait son livre comme la première pierre du centre à venir » Pyschisme et cancer ».

CARTE D’IDENTITÉ: CANCÉREUX

A l’origine de cette interrogation sur les rapports possibles dans certains cas entre la vie psychique et le cancer il y a l’absence d’une surprise. Quand un médecin apprend à Pierre qu’il a un cancer il ne s’en étonne guère. Il dit à Louise : » Lorsqu’il m’a dit ça, pour moi c’est devenu une évidence: non seulement j’avais le cancer mais je l’avais toujours eu. C’était mon identité. Ça ne faisait aucun doute. » Louise est surprise par la façon dont Pierre se dit cancéreux là où d’autres disent plutôt « J’ai un cancer », marquant ainsi une distinction entre la maladie et eux. Pour Pierre c’est l’inverse. Louise évoque le livre de F.Zorn Mars en exil qui fait écho aux paroles de Pierre: » Je suis jeune, riche et cultivé; et je suis malheureux, névrosé et seul[…] Naturellement j’ai aussi le cancer , ce qui va de soi si on en juge d’après ce que je viens de dire ». (cité dans Le livre de Pierre, p.24).

Être cancéreux  pour certains, dit Pierre, c’est souffrir d’un trouble de l’identité, avoir selon sa formule, « la maladie qui donne le cancer ». le pari de Pierre c’est de disjoindre ce collage total de la maladie et du sujet. Il ne s’agit pas d’éradiquer cette part de soi mais d’aller à la rencontre de la détresse enfouie d’un nourrisson qui n’a jamais été reconnue, afin qu’avant de mourir il puisse commencer à vivre.

LA MALADIE DU NOURRISSON DANS L’ADULTE

Comment comprendre que pour certains, quand un cancer surgit, on pourrait dire  qu' »ils s’y retrouvent »? L’éclosion de la maladie mortelle vient les confirmer dans la certitude de leur mal et renforcer le verdict mortifère d’un interdit d’exister. Cette détresse infantile ensevelie qui ronge des adultes bien adaptés, c’est cela que Pierre Cazenave appelle la maladie du nourrisson dans l’adulte. Selon leur voeu, leur dépression passe longtemps inaperçue. Il s’agit dit Pierre Cazenave, de « dépression en négatif », dépression à bas bruit qui ne s’avoue pas comme telle(p.186). En même temps, « une détresse infantile foncière mais frappée de honte, non reconnue, infiltre pourtant d’un mal être, d’un sentiment d’inexistence et d’absurdité cette normalité apparente. »(Pierre Cazenave, Julien Bigras, Françoise Besssis, in Revue française de psychosomatique, n° 5, Juin 1994).

Dans leur tentative pour penser les liens du psychisme et du cancer, Pierre Cazenave et Françoise Besssis se situent dans la filiation de Winnicott. Ils reprennent à leur compte les constructions théoriques avec lesquelles Winnicott a interrogé les cas -limites et mettent ses hypothèses au travail pour questionner le nouage psyché-soma. On connaît la parole qui aurait un jour échappé à Winnicott: » Mais un bébé ça n’existe pas!Si vous voulez décrire un bébé vous vous apercevrez que vous décrirez quelqu’un d’autre. Un bébé ne peut pas exister tout seul. Il fait essentiellement partie d’une relation ». (Winnicott, Le bébé en tant que personne, in L’enfant et le monde extérieur, Payot). Aux premiers temps de la vie, le nourrisson est dans un état de dépendance absolue par rapport à sa mère. Pour qu’il puisse émerger de la dyade inaugurale mère-nourrisson et acquérir un sentiment de soi qui progressivement aboutira à son autonomie, encore faut-il qu’il ait reçu ce « portage maternel » ce que Winnicott appelait le holding et le handling. A travers les soins corporels offerts à l’enfant, la mère le porte psychiquement, lui donne cet amour de base vital indispensable pour que puisse s’édifier le sentiment de sécurité à à partir duquel il pourra vivre,  aller voir ailleurs.

« Si je me fie à mon histoire personnelle et à celle des patients que je suis, dit Pierre à Louise, ce sont toujours les mêmes carences que je rencontre, des carences extrêmement profondes qui remontent à la toute petite enfance. » De son enfance Pierre Cazenave évoque la façon dont sa mère l’a doublement abandonné: en le confiant à des nourrices et en l’arrachant à chacune de ces femmes dès lors qu’il s’y attachait : »Je vous ai dit que j’avais été élevé en Algérie. Ma mère m’a confié à des nourrices. Et j’ai toujours pensé que j’avais trouvé là grâce à elles, le minimum vital qui m’a permis de survivre. Le problème c’est que dès que je m’attachais à une de ces femmes qui me gardait, elle quittait la maison. Comment à partir d’une expérience aussi chaotique devenir capable de nouer un rapport durable? » (p.118)

Pierre Cazenave retrouve chez les patients cancéreux avec lesquels il a travaillé ce même trouble de l’identité, trouble du narcissisme primaire, cette sorte de ciment qui donne à la personnalité son unité et qui n’est pas construit. Il montre avec force comment ces carences originaires produisent bien autre chose qu’un manque; ce qui s’instaure c’est un interdit d’exister pour un enfant que personne n’a jamais vu. Le langage courant le traduit bien; quand on n’aime pas quelqu’un, on dit:  » Je ne peux pas le voir! » Or, les parents de ces patients sont incapables de voir leur enfant. Ils ne voient que l’enfant imaginaire et idéal qu’ils ont dans la tête; à aucun moment reconnus comme personnes vivantes et singulières, soumis aux injonctions des idéaux parentaux, faute de rompre le seul tenant lieu de lien qui leur est laissé, ils prennent cette place du vide, du rien, tout en s’épuisant à incarner l’enfant imaginaire, idéal de leurs parents. Cet interdit d’exister s’éprouve dans la honte, honte d’être là, d’avoir un corps qui prend par définition trop de place, honte de ne pas être à la hauteur des idéaux parentaux.  » Comme si le fait de vivre était en soi une transgression, dit Pierre, comme si on avait le droit que de souffrir et de mourir ».(p.213)

Dès lors ces personnes survivent dans un clivage mortifère entre différentes parties de leur vie psychique qui coexistent sans se rencontrer. Le « faux self » seul se manifeste au grand jour dans une apparente normalité. La détresse archaïque demeure silencieuse. « Tout le travail, dit Pierre Cazenave, va consister à donnner la parole au vrai soi. » (p.186); il fait alors le pari que l’irruption d’un cancer peut être une occasion d remaniement de la vie psychique, pourvu qu’un autre humain accueille dans une écoute et une parole ce cancer comme un message. Or dans la plupart des cas le trauma initial se répète tragiquement: objet du pouvoir médical, un patient cancéreux n’est rien d’autre qu’un malade;

LA RÉPÉTITION DU TRAUMA

Le livre de Pierre est aussi livre des révoltes. Révolte de Pierre Cazenave, tout à la fois malade et thérapeute, qui constate d’emblée que le monde médical ne laisse place à aucune parole aux personnes malades. Louise L. Lambrichs nous rappelle que la langue anglaise dispose de plusieurs mots pour désigner des réalités distinctes. Disease c’est la maladie telle que l’appréhende le monde de la médecine, ilness désigne la maladie vécue par le malade, et  sickness la maladie telle qu’elle est vécue par son entourage; Pierre Cazenave parle de l’ilness, un peu de sickness dans un monde où dominent  les représentations du modèle médical, comme si seule la réalité de la maladie comme disease importait.

Le travail du médecin, bien évidemment nécessaire, incontournable,, à aucun moment remis en cause en tant que tel, concerne des questions essentiellement techniques: savoir où en est la tumeur, envisager différentes modalités du traitement, décider d’une intervention chirurgicale. Pierrre Cazenave s’insurge contre le pouvoir médical car il constate que dans leur grande majorité, les médecins refusent un partage des tâches, ne voient dans les analystes que des rivaux qui viendraient empiéter sur leur terrrain. Quand des médecins adressent un malade à un analyste, presque toujours trop tard, ils concoivent les analystes comme des auxilliaires de la médecine. Pour le cancérologue, trop souvent, le rôle du psychanalyste consiste à soulager l’angoisse du malade pour qu’il accepte mieux le traitement. Le médecin s’intéresse plus à la maladie qu’au malade. Ainsi se répète ce qui a déjà eu lieu pour les patients cancéreux: alors qu’ils adressent via le cancer un ultime message, il n’est pas entendu. Les médecins répètent, outre la surdité parentale, l’injonction de leurs idéaux. Pour eux les cancéreux sont les outils de l’incarnation des réussites de la médecine, au service de leur idéal: la science. Qu’un malade doute, résiste au traitement, et c’est alors la culpabilisation qui lui est à nouveau assénée: il manque de courage, il ne se bat pas pour guérir, si son état s’aggrave, s’il meurt, il l’aura bien voulu. Le voilà à nouveau un enfant imaginaire, de la science cette fois-ci, et pas à la hauteur de cet idéal.

Si Pierre Cazenave mise sur une écoute analytique pour amorcer une ouverture psychique dans ce désert de souffrances muettes, son jugement sur le milieu analytique est loin d’être indulgent. Ici encore une révolte tonique et salutaire l’anime. Collés en institution, enlisés dans des luttes de pouvoir, des querelles de prestige, que veulent bien des analystes  sinon se faire une bonne place dans ces microcosmes  qu’ils prennent parfois pour le sel de la terre? Les malades, personnes vivantes et singulières, risquent à nouveau d’être mis à la place d’enfants idéaux de la psychanalyse érigée en fétiche.

Sur ses rapports à la psychosomatique, Pierre Cazenave témoigne d’un lien positif avec la réflexion de Pierre Marty; il émet néanmoins une certaine réserve face à une tendance de la psychosomatique à des classifications parfois trop rigides. Ce que Pierre Cazebnave refuse c’est le dogmatisme théorique. Rejetant les idées érigées en grilles d’interprétation, averti des pièges qui menacent, de fait, à un moment ou à un autre les thérapeutes que nous sommes tous, tournant le dos aux institutions en place, Pierre Cazenave va voir ailleurs: dans un retour à une psychanalyse hasardeuse, précaire, où l’analyste travaille essentiellement avec ses failles.

DES ANALYSES PAS COMME LES AUTRES

L’hypothèse de départ à laquelle il tient bon est celle de la maladie comme dernière chance de se rencontrer soi même. Donner cette chance c’est d’abord restaurer la compétence du malade; Avant que se décide ou non une thérapie, Pierre Cazenave pratique des consultations thérapeutiques. Restaurer la compétence du malade suppose un acte de reconnaissance inaugural de l’analyste.:  » dans la consultation thérapeutique que j’ai avec des malades cancéreux, dit-il, mon discours est simple; il consiste à dire: ce cancer est le vôtre . Il fait partie intégrante de de vous, et moi, puisque vous venez me trouver, je vais essayer de l’entendre comme un message que vous adressez à votre entourage, ou que vous vous adressez à vous même. Ensemble nous allons essayer de le décrypter ».(p. 50)

Ces patients confrontent l’analyste à des difficultés spécifiques: habitant le monde de la non-demande, effrayés par l’approche des zones traumatiques archaïques qui les rongent, ils font du lien analytique un lien pris dans une précarité exemplaire. Ce lien à l’autre qu’ils n’ont jamais connu instaure tout espoir de lien en menace de le perdre. Faire confiance c’est prendre le risque d’être déçu. Or le travail de l’analyste dans ce qu’il peut avoir de bénéfique consiste avant tout à créer, en dépit de tout, un lien entre lui et le patient; La mise personnelle du thérapeute est la condition sine qua non de la possibilité de l’analyse. C’est en travaillant avec sa détresse infantile que l’analyste peut nouer un lien transférentiel. « je travaille avec mes manques, avec mes trous » dit Pierre Cazenave.(p.51) Certes dans toute analyse le lien transférentiel implique une mise de l’analyste qui engage sa personne. Mais ici c’est avec ce qu’il a en lui de détresse archaïque que l’analyste doit travailler.

Sans réflexion théorique, dit aussi >Pierre Cazenave, l’analyse est impossible et la rencontre de deux souffrances, celle du thérapeute et celle de l’analysant, n’aboutirait à rien d’autre qu’à l’enfer des bons sentiments et à la confusion. Mais penser c’est chercher des pistes, proposer des hypothèses, avoir des idées, les remettre en question. Les analystes qui s’engagent avec ces patients doivent être mobiles: aller de leur cabinet d’analyste à l’hôpital parfois et élaborer une réflexion en mouvement constant. Transfert subtil et paradoxal de l’analyste qui doit en même temps être pour une part identifié à la détresse de son patient et se rendre présent comme un objet extérieur réel. Alors les traumatismes précoces deviennent susceptibles de se réactualiser, d’ouvrir la voie à des processus de symbolisation, condition d’un début de vie. Ce qui l’emporte dans ce livre sur le rapport à la mort c’est, en dépit de la souffrance qui le traverse, et de la mort de Pierre Cazenave avec lequel il s’achève, un élan de vie, l’exigence qu’envers et contre tout il y ait du possible pour  tout être humain.

Le livre de Pierre soulève bien des questions.Ainsi curieusement la pulsion de mort n’est jamais nommée. Est-ce un choix volontaire, dans la filiation à Winnicott qui, on le sait, n’y croyait pas? Ou bien les conflits psychiques qui ne peuvent s’exprimer que par un saut dans le registre somatique témoignent- ils d’une désintrication entre les pulsions de  vie et les pulsions de mort?  On s’interroge aussi sur le transfert de l’analyste. Comment porter, mais aussi supporter ces patiens qui veulent tout et ne demandent rien, ces nourrissons avides, destructeurs de liens dont ils ont une nécessité vitale, On pense encore à Winnicott et à son article La haine dans le contre-transfert.

Mais Le livre de Pierre  ne concerne pas exclusivement les spécialistes de la psychosomatique: sa générosité c’est aussi de poser des questions aux analystes qui travaillent avec des patients névrosés, de nous amener à nous interroger sur des cures qui dans un après-coup se révèlent avoir laissé intactes des zones de souffrance archaïque. « Pour moi, disait Pierre Cazenave, l’humanité se divise en deux catégories: celle des gens qui rêvent qu’ils tombent dans le vide, et les autres ». Le mot tomber marque la rupture des équilibres, la difficulté des passages. Que la maladie soit autre chose qu’une chute infinie dans le vide, que la déstabilisation qu’elle provoque favorise la rencontre à l’autre, tel est l’enjeu du Livre de Pierre. Grâce à l’écriture de Louise L. Lambrichs, la parole de Pierre Cazenave demeure vivante pour nous.

Ce texte a été publié dans La Revue française de Psychosomatique, 10/1996

 

 

 

 

 

 

[1] Lambrichs L.( 1995) Le livre de Pierre, Psychisme et cancer, Paris, éditions de la Différence.