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LE CONTRE-TRANSFERT par Fabienne Biegelmann in Che vuoi? n°28

La revue Les Lettres de la Société de Psychanalyse freudienne a publié un excellent numéro sur le Contre-transfert. Les thèmes du désir de l’analyste et de la nature de son transfert ont suscité des polémiques et fait déjà couler beaucoup d’encre.

Le mérite des auteurs tient à la force avec la quelle ils réactualisent le débat.

Le dossier s’ouvre avec un article de Géraldine Cerf De Dudzeele « Contre-transfert et désir de l’analyste » qui fait un rappel historique des notions.

Une histoire en trois temps : du temps inaugural de la position freudienne, mise en garde des dangers du contre-transfert, au passage à l’opposition entre ceux qui érigèrent le contre-transfert en en outil de travail privilégié de la cure, puis ceux qui à la suite de Lacan firent du désir de l’analyste le passage obligé pour penser sa place.

La notion de contre-transfert est née des difficultés des analystes qui se confièrent à Freud :

Jung après avoir eu une relation passionnelle avec sa patiente, Sabina Spielrein, Ferenczi confronté à la difficulté de ne pas répondre aux demandes de certaines patientes. Que ce soit dans sa correspondance ou dans différents articles, «  Conseils aux médecins dans le traitement psychanalytique » en 1912, «  Remarques sur l’amour de transfert »en 1914, Freud incite vivement les analystes à repérer et analyser le contre-transfert pour ne pas y céder. D’abord défini comme sensibilité de l’analyste à l’amour de transfert de ses patientes, le contre-transfert est redéfini en 1910, lors d’une conférence au deuxième Congrès International de Psychanalyse, comme « l’influence du patient sur la sensibilité inconsciente du médecin » et Freud maintient la nécessité d’éviter tout passage à l’acte menaçant la poursuite de la cure. Le propos freudien peut frapper par sa rigidité, sa réduction du contre-transfert au risque d’un passage à l’acte sexuel ; pourtant une lettre à Biswanger nous montre que Freud avait pris conscience de la complexité du problème ; il souligne qu’une répression trop importante des mouvements internes de l’analyste peut être négative et insiste sur la nécessité d’une auto-analyse qui permettrait d’utiliser comme guide les émotions suscitées par les patients :  « Donner trop peu parce que l’on aime trop, c’est faire du tort au malades et c’est une faute technique. » Par delà la nécessité stratégique de protéger l’image sociale de la psychanalyse, Freud savait bien que les analystes travaillent avec leur inconscient et qu’il faudrait en tenir compte.

Le changement de perspective est venu d’Angleterre. En 1947, Winnicott présente « La haine dans le contre-transfert » et en 1949 Paula Heimann fait la communication devenue célèbre « Sur le contre-transfert » où elle affirme que l’analyste doit utiliser ses réactions émotionnelles comme autant de clés vers l’inconscient du patient ;le contre-transfert désigne alors « la totalité des sentiments que l’analyste éprouve envers son patient ». quelques pas de plus seront franchis par Margaret Little. Dans son article « Les errements du contre-transfert » Daniel Koren présente le travail de Little comme typique des dérapages extravagants auxquels la notion de contre-transfert donna lieu.

Contrairement à Winnicott, Little ne distingue pas un usage du contre-transfert qui ne serait de mise qu’avec les psychotiques et préconise que l’analyste fasse part aux patients de ses sentiments. La réponse émotionnelle de l’analyste aux besoins de son patient s’instaure en nécessité incontournable.

Enfin dans les années cinquante Lacan rejette un tel usage du contre-transfert parce qu’il réduit la cure à un dialogue intersubjectif. Dudzeele et Koren soulignent l’un et l’autre l’importance du changement de perspective introduit par Lacan, mais Géraldine Cerf De Duzeele cherche une coexistence possible entre les deux approches tandis que Daniel Koren , fidèle à Lacan, stigmatise les dérapages liés à ce maniement du contre-transfert. Lacan poursuit sa critique en construisant une nouvelle théorie : prenant appui sur les concepts d’Imaginaire, de Réel et de Symbolique il désigne la place de l’analyste par les termes de désir de l’analyste ; penser la place de l’analyste exclusivement en termes de contre-transfert c’est réduire le transfert à sa seule dimension imaginaire au détriment du symbolique et du même coup enfermer l’analyste à sa seule place de petit autre en faisant l’impasse sur sur la fonction de grand Autre qu’il tient dans la cure. Dès lors qu’il indique le lien fondamental entre le désir, l’altérité et le manque,Lacan fait occuper à l’analyste la place de l’objet a. Les auteurs nous renvoient à de nombreux textes de Lacan en particulier au Séminaire sur Le transfert.

L’article de Sylvie Sesé Léger « Anna Freud : « l’analyste d’enfants ».Du transfert tout contre… » est exemplaire de ce que peut être le contre-transfert comme résistance du moi de l’analyste à l’analyse, comme l’a pointé Lacan. L’analyse que fit Anna Freud avec son père laissa inentamée la question du transfert. Dans ces conditions quelle théorie du transfert pouvait-elle soutenir ? On sait qu’elle éluda la question en prétendant qu’il n’y avait pas de transfert dans les cures d’enfant.Sylvie Sesé Léger nous présente le livre de Peter Heller, qui fut un patient d’Anna Freud entre 9 et 12 ans;adulte, quarante ans plus tard, il fait de sa cure une lecture critique. Écrivain, professeur renommé, il demeure néanmoins sous l’emprise de difficultés névrotiques et poursuit une analyse indéfinie. Son histoire est celle d’un enfant pris dans l’imbroglio amoureux de ses parents, imbroglio que son analyste ne pouvait l’aider à dénouer, prise elle même dans les impasses de son analyse avec son père. En analyse avec Anna Freud, il fut selon le vœu d’Anna éduqué à l’école de Dorothy Burlingham, son amie intime. Très vite Peter fit de Dorothy une seconde mère, jeune adulte il fera un premier mariage avec l’une de ses filles. Dans l’analyse de Peter, tout fut mélangé, Anna Freud avec Dorothy Burlingham, le cadre de l’analyse avec celui de l’école et de la famille. Sylvie Sesé- Léger nous montre bien à travers le livre de Peter Heller les impasses d’une analyse où la question du désir de l’analyste passée à la trappe, c’est le moi de l’analyste qui règne en maître.

Le travail mené dans Les Lettres de la SPF nous incite à poser la question : et maintenant ?

Les auteurs se situent dans une filiation essentiellement lacanienne , et aucun ne revendique, en tant que tel, l’héritage de Paula Heimann ou celui de Margaret Little. Mais on découvre aussi le refus de se laisser enfermer dans une logique exclusive, celle du ou bien ou bien. Si fidélité à Lacan il y a, elle ne passe pas par le rejet pur et simple de toute réflexion sur le contre-transfert. En témoigne par exemple l’attention toute particulière que Daniel Koren nous incite à accorder à la complexité de la position de Winnicott, à bien la distinguer de celle de Little.

Deux articles, « Le moment analytiqye », de François Lévy et celui de Claude Sevestre, « Au plus près du cataclysme… ? » nous proposent un nouvel usage possible de contre-transfert. Ainsi pour François Lévy le contre-transfert, fait des formations de l’inconscient de

l’analyste, désigne les points d’appel ou d’ancrage qu’il offre à son insu au patient ; il insiste sur ce qu’il appelle la précession de l’offre de l ‘analyste sur la demande de l’analysant, le transfert de l’analyste est déjà là, offert au transfert du patient.

Dans un texte très dense, Claude Sevestre se réfère au travail de Bion en généralisant l’utilisation de l’identification projective comme mode de communication du patient vers l’analyste. Au terme de contre-transfert il préfère avec Bion celui de «  transfert en identification projective » : il s’agit pour l’analyste qui travaille avec des patients psychotiques, borderlines, de contenir les éléments non inscrits dans le langage verbal, de les transformer, d’y introduire des liaisons indisponibles pour le patient.

Géraldine Cerf De Dudzeele conclut son article sur la possibilité d’une articulation entre l’approche qui privilégie le contre-transfert et celle qui pense en termes de désir de l’analyste. L’auteure cite les travaux d’André Green, de Joyce Mc Dougall, un article de Pascale Hassoun, mais elle privilégie l’apport de Patrick Guyomard. Dans son intervention « L’ancien et le nouveau », et la discussion qui lui fait suite, celui- ci soutient que la notion de contre-transfert conserve sa pertinence car elle reste différente de la dimension évoquée par le désir de l’analyste ; il pose le désir de l’analyste dans son lien à la transmission de connaissances et de techniques mais aussi d’un désir tributaire du désir de Freud et de Lacan. Le désir de l’analyste est alors ce qui permet d’introduire de l’altérité entre l’analyste et son contre-transfert, de rendre possible une symbolisation s’étayant sur des références indépendantes de telle ou telle situation analytique.

On l’entend bien : le propose de Patrick Guyomard mériterait une analyse plus précise, il met en jeu la question de la transmission et de la formation des analystes, il pose aussi dans la logique de l’ensemble de cette revue la question de l’héritage lacanien, de son évaluation.

Mais la place et le temps manquent. Disons seulement que le lecteur découvrira aussi avec bonheur un entretien avec l’indianiste Charles Mlamud, un article riche en questions pertinentes de Jean Spirko, « Politique de la psychanalyse » , et enfin un beau texte de Philippe Porret, « Des pressions sur la fin de cure, dépression sur l faim de cure ? » interrogation sur ce temps où les symptômes s’allègent, quand la fin de la cure semble proche, et où se manifeste souvent un sentiment paradoxal de malaise ; vertige que l’auteur fait résonner avec le désêtre lacanien, vacillement du sujet quand il découvre que la pert de ses symptômes est aussi évanouissement des ancrages qu’ils assuraient.