par Fabienne | 0 comment

GUITE GUERIN L’énigme de la stérilité Erès

Une femme, jeune accouchée de quatre mois demande à parler d’urgence à son médecin gynécologue, elle sanglote au téléphone et répète :«  Je suis stérile ». Parfois cocasse, toujours douloureuse, la stérilité se présente comme un mystère. Le titre du livre de Guite Guérin, L’énigme de la stérilité, le dit bien.

A l’origine du texte il y a eu plusieurs années de réunions de travail entre trois gynécologues, Elisabeth Aubény, Madeleine Dayan-Lintzer, Michèle Lachowsky et Guite Guérin, médecin longtemps attachée au centre d’orthogénie de l’hôpital Broussais à Paris, et psychanalyste. Le texte naît de ces rencontres. Comme nous le dit l’auteure, chaque histoire clinique est relatée par le médecin qui a suivi la patiente, chaque récit se construit avec la parole de la femme dont le désir est entravé et les hypothèses de la thérapeute. D’autres chapitres approfondissent la réflexion sur les sens possibles de la stérilité.

L’ensemble se lit avec plaisir, le propos est dense, l’écriture claire, vivante, la sensibilité affleure.

D’emblée, l’ouvrage s’inscrit à contre-courant des techniques médicales actuelles prescrites comme seul recours. Les impasses de la fécondité ne relèvent pas exclusivement de la biologie, ou plutôt le corps est marqué par la parole. L’hypothèse mise au travail est psychanalytique: c’est un obstacle psychique inconscient qui s’oppose à la venue d’un enfant, il s’inscrit dans l’histoire singulière d’une enfant-fille à la mère intérieure de sa première enfance. L’idée d’un corps psychique doit beaucoup aux écrits de Françoise Dolto sur l’image du corps.

Le dispositif de travail ne relève pas du cadre analytique. Il s’agit de paroles libres et d’écoute ouverte au questionnement, pas de la règle fondamentale de la libre association. Les entretiens se font au rythme du désir des patientes, ils sont souvent fréquents, mais susceptibles aussi de s’espacer au fil des mois, voir des années.

Parfois la figure paternelle se profile comme cause possible de l’infécondité de la femme, mais dans la pluralité des voix c’est le retour d’une impasse mortifère avec la mère archaïque de la petite enfance qui insiste.

Souvent la fille adulte demeure soumise à la maîtrise inaugurale exercée sur son corps, le pouvoir réel de la mère des premiers temps de sa vie maintient son emprise dans le fantasme. Ainsi l’une ne peut décoller du récit de l’accouchement de sa mère suivi d’une embolie pulmonaire dont elle réchappa par miracle. La fille souhaite un enfant mais prise dans l’identification à la femme qui meurt en accouchant elle s’empêche d’être enceinte. D’autres se laissent piéger par un interdit maternel : n’aie pas d’enfant ! Interdit qui se justifie aux prétextes des aléas des histoires familiales. Parfois il faut remonter sur plusieurs générations pour que du sens émerge : une mère transmet à sa fille la parole empoisonnée de sa propre mère dont le mari est mort assassiné par un homme et qui a fait vivre son enfant dans le fantasme d’un père meurtrier, pour sa petite fille c’est le signifiant de tout homme qui est meurtrier.

Les effets de ces rencontres sont rarement sans efficacité thérapeutique, les issues varient entre la venue de grossesses que l’on n’osait plus espérer et les adoptions, compromis où la femme s’autorise à accueillir un enfant mais évite l’accouchement. Dans ces réussites le lien transférentiel joue un rôle moteur , -c’est quand les personnes se savent écoutées qu’elles parlent,- mais il n’est pas analysé. Le remaniement subjectif des repères de l’identité que suppose la levée des symptômes est-t-il possible sans l’analyse du transfert ?

Dans toutes ces observations les patientes parlent à un médecin. On peut s’étonner alors que la réflexion est toute entière nourrie de psychanalyse que la thérapeute n’oriente jamais les personnes vers la pratique d’une analyse. Suffit-t-il de dire que c’est le choix des patientes ? La tendance initiale de ces femmes était aussi de recourir à des techniques médicales mais rencontrant une écoute ouverte elles ont parlé de leur histoire. L’offre a créé de la demande. Si la stérilité est un symptôme qui cède souvent que reste-t-il à certaines de ces femmes quand le symptôme a disparu ? L’une d’entre elles après avoir accouché dit à son médecin : « Inutile de parler contraception, docteur, car dans ma tête je suis toujours stérile. » A quelle stérilité demeure -t-elle amarrée au-delà de sa grossesse menée à terme ? La jeune accouchée pleurant sa stérilité témoigne de la même butée.

Il faut se réjouir de la qualité de l’écoute de ces gynécologues.La psychanalyse ne peut jamais être un chemin obligé, et les issues de toute analyse ont aussi leur part d’improbable. On regrette pourtant que pour certaines de ces femmes en mal d’enfant la possibilité de l’analyse n’ait pas été nommée.

Fabienne Biégelmann

Ce texte a été publié sur le site Œdipe, www.oedipe.org à la rubrique Prix Oedipe 2015